Mis à jour le 7 septembre 2026 — par Vini d'Italia
Pourquoi un Amarone della Valpolicella est-il si concentré, si velouté, capable de tenir dix ans en cave, alors qu'un Valpolicella Classico reste un rouge frais et léger ? Pourquoi le Ripasso est-il surnommé le « petit Amarone », et qu'est-ce qui rend le Campofiorin de Masi si inimitable depuis 1964 ?
La réponse tient en un mot : l'appassimento. Cette technique de passerillage propre à la Vénétie — faire sécher les raisins avant de les vinifier — est le cœur technologique des plus grands vins italiens du Nord-Est. Si vous aimez les rouges charnus, épicés, aux notes de cerise noire, de pruneau, de chocolat et de tabac, vous devez comprendre l'appassimento.
Dans ce guide, on vous explique concrètement comment ça marche, ce que ça change en bouche, et surtout comment choisir entre Amarone, Ripasso, Campofiorin, Diradà et Recioto selon votre budget et votre table.
L'appassimento, c'est quoi exactement ?
Appassimento signifie littéralement « passerillage » : après des vendanges manuelles très sélectives, les grappes entières les plus saines (Corvina, Corvinone, Rondinella, Molinara, parfois Oseleta) ne partent pas directement au pressoir. Elles sont mises à sécher pendant 90 à 120 jours dans des greniers ventilés appelés fruttai, sur des claies de bambou traditionnelles — les arele — ou dans des cagettes à claire-voie.
Pendant ce repos, le raisin perd 35 à 40 % de son eau. Le jus s'évapore, mais le reste demeure : sucres, couleur, polyphénols, précurseurs aromatiques. C'est une concentration 100 % naturelle, sans chaptalisation, sans artifice.
Chez les grandes maisons historiques comme Masi, spécialiste de l'appassimento depuis 1772, et Tommasi, maison familiale de Valpolicella Classica depuis 1902, le séchage est aujourd'hui contrôlé au degré près — hygrométrie, ventilation, tri sanitaire — mais le principe n'a pas changé depuis des siècles.
Les 4 étapes clés, simplement
- 1. Sélection au vignoble : seules les grappes lâches, parfaitement mûres et intactes sont réservées à l'appassimento. Tout grain abîmé contaminerait la cagette.
- 2. Séchage en fruttaio : de fin septembre à janvier, les raisins sèchent lentement. La peau s'épaissit, les arômes de fruits secs, d'épices et de cacao se forment.
- 3. Foulage et fermentation lente : en janvier-février, les raisins passerillés, très sucrés, fermentent lentement, parfois pendant 30 à 45 jours. Le vin gagne en alcool (15 à 17 % vol pour un Amarone), en glycérol et en rondeur.
- 4. Élevage en bois : 18 à 36 mois en fûts de chêne français ou de Slavonie, puis affinage en bouteille. C'est là que naissent la vanille, le tabac doux, le cuir noble.
Résultat en bouche : une matière dense mais jamais lourde quand le travail est bien fait — les meilleurs producteurs revendiquent un Amarone « élégant, souple, jamais écrasant, apte à accompagner tout un repas ».
Amarone, Ripasso, Campofiorin, Valpolicella : ne plus les confondre
C'est la question qui revient à chaque dégustation à la boutique. Tous viennent de la même zone — la Valpolicella Classica au nord de Vérone — et des mêmes cépages. Tout ce qui les sépare, c'est la dose d'appassimento.
1. Valpolicella Classico : le frais, sans appassimento
Vinifié directement après la vendange, sans séchage. Rouge rubis clair, cerise croquante, poivre, bouche légère (12-12,5 % vol). Le vin du quotidien, à servir légèrement frais sur charcuterie, pizza, pâtes.
2. Campofiorin : l'invention géniale de Masi (1964)
L'idée qui a créé une catégorie : prendre un vin de Valpolicella déjà fait et le refermenter sur un tiers de raisins passerillés (double fermentation). On obtient un Rosso Verona IGT plus coloré, plus suave, avec la cerise noire, le pruneau et le cacao de l'appassimento, mais sans la puissance ni le prix d'un Amarone. Polyvalent à table, garde surprenante de 15 à 20 ans pour les beaux millésimes.
3. Ripasso : le « petit Amarone » par repassage sur marcs
Technique dite ripasso : un Valpolicella de base « repasse » sur les marcs encore chauds et sucrés de l'Amarone ou du Recioto et refermente 10 à 15 jours. Il s'enrichit en alcool (13,5-14,5 % vol), couleur, tanins doux et arômes. Plus charnu que le Campofiorin, moins concentré qu'un Amarone. Le meilleur rapport plaisir / prix pour découvrir le style.
4. Amarone della Valpolicella DOCG : 100 % passerillé
100 % de raisins séchés 3 à 4 mois, rendement très faible, élevage long. Robe grenat profonde, nez de cerise Amarena, figue sèche, chocolat noir, tabac, balsamique. Bouche ample, velours de tanins, finale très longue. 15-16,5 % vol parfaitement fondus quand le vin est grand. Apogée entre 5 et 15 ans, les Riserva (Ca' Florian, Costasera) au-delà.
5. Recioto : l'ancêtre doux
Le même passerillage que l'Amarone, mais la fermentation est stoppée pour garder 80 à 120 g/L de sucres résiduels. Rouge doux, velouté, d'une grande histoire — c'est de lui que dérive l'Amarone (« amer », sec). À servir avec chocolat noir, fromages bleus, bûche.
En résumé pour choisir : fraîcheur quotidienne → Valpolicella ; douceur et polyvalence → Campofiorin et Diradà ; caractère amarone à prix doux → Ripasso ; grande occasion et garde → Amarone ; dessert → Recioto.
Que goûte vraiment un vin d'appassimento ?
Oubliez le cliché du rouge « lourd à 16 degrés ». Un grand vin passerillé bien fait se reconnaît à l'équilibre entre concentration et fraîcheur :
- Nez : cerise noire, griotte à l'eau-de-vie, pruneau, figue sèche, puis cacao, café, poivre noir, cannelle, tabac doux, note balsamique.
- Bouche : attaque suave, glycérol (cet effet « huileux » et rond), tanins mûrs et polis, pas d'astringence verte. L'alcool porte, il ne brûle pas.
- Finale : très longue, sur la cerise et le chocolat. Un Amarone laisse la bouche propre, pas pâteuse — c'est la signature des Corvina de coteaux calcaires.
Le millésime 2020, par exemple, donne des Campofiorin et Diradà au style assoupli, très accessibles jeunes, tandis qu'un Amarone demande au minimum 2 à 3 ans après mise pour s'ouvrir pleinement.
La double fermentation Masi : pourquoi Campofiorin n'a pas d'équivalent
En 1964, Masi invente une voie médiane : au lieu de faire sécher 100 % de la vendange (coûteux, risqué), la maison vinifie 70 % en frais et garde 30 % en appassimento, puis assemble et fait refermenter l'ensemble. Cette double fermentation apporte le meilleur des deux mondes : la vivacité du Valpolicella et la profondeur de l'Amarone.
C'est pour cela que le Campofiorin 2023 reste l'icône des ventes : lasagnes, bœuf braisé, agneau, fromages à pâte dure — il va partout, et son carton de 6 est pensé pour la table du week-end comme pour un dîner entre amis.
Dans un esprit plus moderne et suave, le Diradà Rosso 2020 Veneto IGT pousse le sceau « Appassimento Expertise » de Masi : passerillage partiel, élevage soigné, bouche ronde et épicée, parfaite pour découvrir la technique sans aller tout de suite sur un Amarone.
Ripasso Tommasi : la porte d'entrée la plus intelligente
Si vous hésitez, commencez par un Ripasso. Le Ripasso Valpolicella Classico Superiore Tommasi est élaboré selon la méthode traditionnelle : repassage sur marcs d'Amarone, puis élevage en barriques. Vous retrouvez la cerise noire et la vanille, avec 2 à 3 degrés de moins et un prix deux à trois fois inférieur à l'Amarone.
À table, c'est le champion des plats mijotés : risotto all'Amarone (oui, au Ripasso ça marche aussi), joue de bœuf, osso-buco, parmesan 24 mois.
Amarone : quand l'ouvrir, comment le servir, avec quoi ?
Service : les 3 règles qui changent tout
- Température : 17-18 °C, jamais plus. Au-delà de 19 °C, l'alcool domine. N'hésitez pas à le mettre 20 minutes au frais s'il a passé la journée à 22 °C.
- Carafage : 1 à 2 heures en carafe pour un Amarone de moins de 7 ans ; simple ouverture 30 minutes avant pour un millésime évolué.
- Verre : grand verre à fond large type Bordeaux, pour laisser s'exprimer les arômes tertiaires.
Les accords qui fonctionnent vraiment
- Accord star : Amarone Il Sestante Tommasi + risotto à la veronese, filet de bœuf en croûte, gibier, pigeon, fromages affinés (Monte Veronese vecchio, Pecorino).
- Accord d'hiver : Costasera + brasato al Barolo revisité à l'Amarone, civet, chocolat noir 70 % en fin de repas.
- À éviter : poissons délicats, plats très pimentés, vinaigrettes acides — l'Amarone écrase tout.
Bon à savoir : un Amarone ouvert tient très bien 3 à 4 jours rebouché à l'abri de la lumière, mieux qu'un rouge léger. La concentration le protège de l'oxydation.
Garde : combien de temps garder vos bouteilles ?
- Valpolicella Classico type Bonacosta 2023 : à boire dans les 2-3 ans, pour le fruit.
- Campofiorin / Diradà / Ripasso : 3 à 8 ans, pic autour de 4-5 ans.
- Amarone Classico : 8 à 15 ans ; Riserva et grands crus (Ca' Florian, Costasera magnum) 15 à 25 ans en bonne cave (12-14 °C, hygrométrie 70 %).
Si vous voulez comparer les trois étages de la Valpolicella d'un seul coffret — du quotidien au grand Amarone de garde — le coffret bois est l'outil idéal pour une dégustation verticale à la maison.
Combien mettre ? Notre conseil d'achat honnête
Inutile de mettre 40 € pour découvrir le style. Voici l'échelle constatée en France :
- 13 à 17 € : Valpolicella souple du quotidien (Bonacosta) et Diradà suave à l'unité — parfait pour l'initiation.
- 16 à 25 € : Campofiorin et Ripasso — le cœur du rapport plaisir/prix, aussi en coffret Box Vendanges Campofiorin + Masianco pour comparer rouge passerillé et blanc frais.
- 35 à 50 € : Amarone Classico (Costasera, Il Sestante) — grande occasion, cadeau, garde.
- 65 € et plus : magnum en caisse bois, éditions spéciales — collection et prestige.
Notre recommandation : achetez en trio. Le Coffret Iconiques Masi — Costasera + Campofiorin + Bonacosta permet de goûter, le même soir, zéro, partiel et total appassimento. C'est la dégustation la plus pédagogique qui existe, et un cadeau qui fait toujours mouche.
Pour finir sur une note douce, les amateurs de passerillage doivent goûter une fois le Fiorato Recioto della Valpolicella Tommasi : même ADN que l'Amarone, en version rouge doux velouté — sublime sur fondant au chocolat ou stilton.
L'essentiel à retenir
- L'appassimento = séchage de 3-4 mois en fruttaio, perte de 35-40 % d'eau, concentration naturelle.
- Campofiorin = double fermentation inventée par Masi ; Ripasso = repassage sur marcs d'Amarone ; Amarone = 100 % passerillé ; Recioto = version douce.
- Servez à 17-18 °C, carafez jeune, accordez aux viandes braisées et fromages affinés.
- Commencez par Ripasso/Campofiorin, montez vers l'Amarone pour les grandes occasions.
Vous hésitez entre deux cuvées pour votre prochain dîner ? Écrivez-nous — et surtout, goûtez comparé : c'est en versant Bonacosta, Campofiorin et Costasera côte à côte que l'appassimento devient évident.

